Réseau régional ile-de-France de
recherche en santé publique
séminaire de recherche : santé
mentale, travail et précarisation
Deuxième séance : Chômage, précarité du rapport au
travail et santé mentale
17 septembre 2002 de 14 à 18 heures
IRESCO (59-61, rue Pouchet, 75 017 Paris)
Responsable : Michel
Joubert
Intervenants :
§
Gérard LAFARGUES, médecin du travail, Institut de Médecine du Travail,
Tours
§
Nathalie BURNAY, chargée de
recherche à l’Unité d’Anthropologie et de Sociologie à l’Université Catholique
de Louvain, Belgique
§
Nathalie FRIGUL, sociologue, chercheur au CRESP
[1]
, Université Paris 13 et chargée de cours à l’Université
UPJV (Picardie Jules Verne)
§
François BRUN, Centre de l’Etude de l’Emploi, organisme de recherche du
Ministère de l’Emploi et de la MIRE
§
Evelyne CHESNEL, Directrice de l’Action Sociale à Issy-les-Moulineaux
§
Annie CARO, psychologue clinicienne à la Plate Forme de Développement
Individuel (PFDI)
§
Sylvie MARINI, socio-esthéticienne à la PFDI
Michel
Joubert :
Nous allons commencer aujourd’hui avec les apports qui ont été réalisées par la médecine du travail, ensuite on aura une série de contributions qui portent sur les travaux de l’équipe sociologique engagée auprès des publics en grande difficulté en matière de travail, en terme d’insertion, avec une rectification un peu générale sur les relations entre « chômage et santé » plus que « santé mentale »qui nous conduira à axer la discussion sur la manière dont aujourd’hui on peut aborder la santé mentale - en dehors des pathologies psychiatriques – dans les approches de la santé globale et essayer de définir le type de difficultés auxquelles sont confrontées les personnes en difficulté sur le plan du travail.
On aura trois exposés de suite qui correspondent aux
enquêtes que vous avez terminées ou celles qui sont en cours – les travaux
récents - et je pense que c’est utile. On a longtemps travaillé avec des travaux
anciens auxquels certains peut-être feront référence, que ce soit les travaux
publiés dans les années 30 ou les travaux de Martine Wagner à la fin des années
70.
Une dernière contribution sera consacrée à la présentation
d’un dispositif fondé sur un certain nombre de présupposés au regard du problème
que peuvent rencontrer les publics en difficulté d’insertion et qui connaissent
une période de chômage. Il se situe à Issy-les-Moulineaux.
Je veux également dire qu’il y a aujourd’hui des travaux de référence, des travaux historiques sur ces questions-là. L’IRESCO a d’ailleurs publié des ouvrages sur le thème de « Précarisation du travail et santé ».
Les sociologues associés aux médecins du travail et
un certain nombre de chercheurs ont essayé de mieux apprécier les problèmes
de santé résultant de l’évolution des conditions de travail dans notre société.
Le chômage n’était pas central à l’époque mais les problèmes économiques ont
conduit à la précarisation de l’emploi. Les processus qui affectent le rapport
au travail ne peuvent pas se résumer simplement au moment de la perte de l’emploi
ou à l’état de chômeur qui résulte d’une histoire.
Et puis il y a eu en 2000 un colloque consacré à « Chômage et santé mentale » qui s’inscrivait dans le cadre d’un réseau européen « Chômage et santé mentale » et qui rassemblaient des Espagnols, des Autrichiens et des Finlandais. Ce colloque, qui s’est tenu sur Paris, a également apporté des éclairages et des contributions dont je ferai état dans la discussion.
Je donne tout de suite la parole au Professeur Lafargues
qui est professeur de psychologie du travail au CHU de Tours et directeur
de l’Institut de Médecine du Travail. Il va nous faire un état des lieux sur
les questions qu’on se pose d’un point de vue psychologique sur les relations
entre chômage et santé mentale.
Intervention
Gérard Lafargues, Institut de Médecine
du Travail, Tours
[2]
:
On va aborder les problèmes de chômage, de précarité
par rapport au travail et de santé mentale d’un point de vue épidémiologique.
Et je vais vous donner une idée globale des éléments de la réflexion sur ce
plan. Parce qu’évidemment il y a un très grand nombre d’études épidémiologiques
depuis 20/25 ans et il n’est pas question de mentionner des centaines d’études.
Je voudrais éclairer la réflexion du point de vue de ma spécialité de médecin
du travail et de voir comment éventuellement on peut essayer de tracer des
pistes pour solutionner ensemble les problèmes.
Quand on regarde la différence d’études sur « chômage
et santé mentale », on peut voir trois grands types d’études qui ont
été faites.
On a, en premier lieu, des études globales de population
qui s’intéressaient à diverses perturbations psychiques, soit la dépression,
l’anxiété et les troubles de l’humeur ainsi qu’un certain nombre de problème
de santé mentale qui sont évalués à l’aide d’instruments méthodologiques adéquats
- des questionnaires ou des échelles validées. Le problème dans ces grandes
études, c’est qu’elles sont transversales avec des biais assez nombreux notamment
des problèmes de biais et de sélection par la santé, c'est à dire qu’on va
sélectionner éventuellement des gens qui sont soit sains, soit malades, qui
ont des problèmes de santé mentale et il est difficile de savoir lorsqu’ils
changent de masse si ce sont des problèmes de santé qui entraînent le chômage
ou bien l’inverse, à savoir si c’est le fait d’être au chômage qui entraîne
des problèmes de santé.
Pour résoudre ce biais relativement important, il y
a un certain nombre d’études longitudinales qui ont été mises en place notamment
depuis les années 1985/90 où l’on s’est intéressé au sens de la causalité
entre chômage et altérations de santé. A savoir qu’est-ce qui occasionne les
troubles de santé mentale ? Est-ce que c’est le fait d’être au chômage
lui-même ou bien est-ce que ce sont des dégradations de santé qui sont apparues
avant la perte de l’emploi elle-même, liées notamment aux conditions de travail
et à la précarité ou à d’autres événements de nature professionnelle ?
Le troisième type d’études concernent des études prospectives
en lien avec des études qui ont été faites et qui sont représentatives de
certaines populations sur des échantillons représentatifs. Ce sont les plus
intéressantes parce qu’en général, elles sont produites en sociologie avec
une analyse multivariée qui va permettre de s’affranchir d’un certain nombre
de facteurs de conclusions potentielles pouvant expliquer la relation entre
chômage et altération de santé. Ces études vont prendre des chômeurs, des
personnes en situation de non-emploii par rapport à la population générale
ou par rapport à une population active. L’intérêt de ces études, c’est qu’on
peut rechercher une relation de cause à effet avec le chômage, à savoir que
plus longtemps les gens sont au chômage et plus il y a des problèmes de santé
mentale qui vont être graves. Ce qui est intéressant est de voir les facteurs
qui vont moduler cette relation, entre le fait d’être en situation de non-emploi
et les problèmes de santé.
Parmi les enquêtes de population – il n’y a pas beaucoup
de grandes enquêtes épidémiologiques en France – elles sont intéressantes
car elles concernent un échantillon de 10 000 personnes de plus de 16 ans
qui étaient représentatives de 90% des ménages français. Elles se sont notamment
intéressées à la dépression, à savoir la dépression déclarée, standardisée.
Et donc le résultat, c’est que parmi les facteurs socio-économiques,
le quotient de la dépression était, chez les inactifs par rapport aux actifs,
de 32% de symptômes dépressifs par rapport à 10% chez les hommes actifs et
de 44% chez les femmes inactives par rapport à 19%.
Ce qui intéressant, c’est que lorsqu’on s’intéresse
vraiment aux chômeurs, on note une prévalence assez forte chez les hommes
de (24% de dépression) - si tant est que le questionnaire soit suffisamment
valide - et on a une croissance exponentielle. Et quand on regarde la situation
de femmes sans emploi – à savoir le chiffre des chômeuses - le chiffre est
également de 19%. C'est à dire que la situation de non-emploi est apparemment
plus un problème de santé mentale chez les hommes que chez les femmes si l’on
en croit cette étude ainsi qu’un certain nombre d’autres études.
Lorsqu’on regarde les enquêtes européennes – beaucoup
d’enquêtes ont été réalisées dans les années 80 notamment en Angleterre, en
Grèce, en Espagne et autres – ces enquêtes disent toutes globalement que le
fait d’être au chômage est lié à la présence d’un trouble mental, avec un
risque relatif multiplié par 3,5 chez les hommes inactifs par rapport aux
hommes actifs.
Une enquête réalisée aux USA s’est intéressée à une
forte population d’hommes entre 30 et 64 ans qui devaient répondre aux critères
devant un diagnostic parmi tous sur un questionnaire standardisé pour cataloguer
un trouble mental. On constate une prévalence chez les inactifs, soit 21%
pour la dépression et 48% si on s’intéresse à l’ensemble des perturbations
de santé mentale. Cette étude montre également que le risque de schizophrénie
était multiplié par 3 chez les inactifs par rapport aux actifs et que le risque
de conduites addictives (comme l’abus d’alcool) était multiplié par 2. Une
deuxième enquête porte sur un échantillon représentatif de la population américaine
globale et montrait un taux de dépression plus important chez les inactifs
par rapport à la population active.
Donc si on prend les conclusions de ces enquêtes de
population qui ont eu lieu dans un certain nombre de pays, les conclusions
globales sont qu’il existe bien une association significative entre les altérations
de santé mentale et les facteurs socioéconomiques qui sont plus importants
que le fait d’être en situation de non-emploi. Les autres facteurs qui interviennent
sont non seulement le fait d’être au chômage ou dans une situation de non-emploi
mais la qualification professionnelle et le niveau d’étude - notamment chez
la population masculine - ainsi que d’autres facteurs qui viennent moduler
la relation entre le fait d’être au chômage et des problèmes de santé mentale.
Ce sont l’absence d’un soutien social, de coopération, de soutien familial
et puis un certain nombre de facteurs individuels - comme le fait pour une
femme d’avoir de jeunes enfants à charge - qui vont conditionner les stratégies
d’adaptation des personnes en situation de chômage.
Pour illustrer l’importance du problème de la précarisation
professionnelle et de voir que c’est un facteur que l’on rencontre dans toutes
les études sur les situations de chômage et santé mentale – ce sont des études
tirées de la presse de la santé en France parues il y a 3 ans – que le taux
de suicide chez les ouvriers et employés dans cette tranche d’âge est 3 fois
supérieur à celui des cadres supérieurs ainsi qu’à celui des personnes en
profession libérale. Et c’est un risque relatif qui est en train d’augmenter
actuellement avec l’évolution de l’organisation du travail, sa précarisation
et donc des situations à risque sur le plan de la santé mentale.
Le deuxième type d’étude concerne le suicide. Un certain
nombre d’études ont été réalisées récemment, en 2000/2001 notamment dans les
pays scandinaves où le taux de suicide est très important. Une première étude
s’est intéressée au suicide durant la période de récession économique en Finlande,
c'est à dire y compris les dossiers des personnes qui avaient fait une tentative
de suicide sur une période de 5 ans. Parmi cette population, ils se sont aperçus
que le taux des personnes au chômage était supérieur à celui de la population
générale avec un effet plus marqué dans la population masculine que féminine.
Le risque de faire une tentative de suicide était maximal chez les hommes
d’âge jeune avec un faible niveau d’éducation.
Une même étude au Danemark a montré que le chômage
et les tentatives de suicide dans la population masculine – notamment chez
les hommes jeunes – rejoignait notamment un certain nombre d’autres études.
On retrouvait chez les femmes également des signes d’altérations de santé
mentale notamment des dépressions mais moins de lien significatif avec le
suicide. En conséquence on disait que les femmes parlent plus de leurs problèmes
de santé mentale et que les hommes le gardent plus jusqu’au moment où ils
craquent et qu’ils craquent en faisant éventuellement une tentative de suicide.
Cette hypothèse est un peu battue en friche par le résultat d’autres études.
Une étude prospective sur deux ans d’enquête s’est intéressée aux patients
qui avaient fait une tentative de suicide dans une ville de la banlieue de
Bruxelles. Et ils ont montré dans cette étude que le chômage était clairement
un facteur de suicide tant dans la population féminine que masculine.
Une étude en Australie a montré la même chose, que
la situation des personnes au chômage présentaient des risques non seulement
pour des tentatives de suicide mais également des conduites suicidaires à
partir de questionnaires standardisés.
Parmi ces études sur le suicide, il y a une étude américaine
qui est intéressante, parce qu’elle est vraiment technologiquement parfaite.
Il s’agit d’une étude prospective. On a suivi pendant 10 ans, de 1968 à 1989,
un échantillon représentatif de la population américaine qui permettait de
travailler sur toutes les variables sociodémographiques, socioéconomiques
qui pouvaient interférer dans la relation entre le fait d’être au chômage
et le risque de suicide. En travaillant sur ces diverses variables, on a montré
un risque relatif de suicide multiplié par plus de 2 chez les chômeurs par
rapport aux actifs après 3 ans de suivi. Et ce risque était inversement proportionnel
au statut socioéconomique chez les hommes, c'est à dire que plus le statut
socioéconomique et la catégorie socioprofessionnelle étaient bas, plus le
risque de suicide était élevé. Chez les femmes on a trouvé que la dépression
était plus marquée avec un risque de tentative de suicide qui augmentait dès
la première année de suivi et avait globalement multiplié par 3 chez les femmes
sans emploi par rapport aux femmes actives à la fin de l’étude. Donc un risque
aussi présent qui s’exprime aussi bien dans la population féminine que dans
la population masculine.
Une étude prospective tout aussi intéressante est cette
étude hollandaise qui ne s’est pas intéressée au suicide mais aux troubles
de santé mentale. On y a analysé les problèmes de dépression, de troubles
de l’humeur et d’anxiété ainsi qu’un certain nombre de problèmes de santé
mentale dans un échantillon représentatif de 7076 personnes. On a montré par
un questionnaire standardisé et sociologiquement validé que les troubles de
santé mentale divers sont associés en co-morbidité avec d’autres troubles,
comme la situation de non-emploii et d’autres facteurs comme par exemple que
le sexe féminin a plus de risques que la population masculine pour ces troubles-là
à un âge jeune et un faible niveau d’éducation.
Quand on va un peu analyser les choses d’un point de
vue statistique, on va s’intéresser aux facteurs qui modulent la relation
« chômage et santé mentale ».
Le dernier type d’étude concerne les études longitudinales. Elles suivent des populations et s’intéressent à ce qui se passe quand les gens perdent leur emploi. Donc on suit des trajectoires professionnelles. Il est tout à fait important que ce soit le fait statique d’être au chômage qui va jouer un rôle important sur la santé des personnes et qu’il faut vraiment analyser les co-facteurs professionnels. Certaines de ces études portaient sur la perte d’emploi pour voir si l’excès de mortalité notamment par suicide était lié en partie à cette perte d’emploi. On a étudié dans des populations qui connaissaient la fermeture de leur usine, et on a simplement constaté des problèmes de santé mentale tout à fait en évidence comme l’anxiété, la souffrance mentale ou la dépression ou que le taux de suicide augmentait. On a comparé également des sujets restant sans emploi avec des anciens chômeurs qui avaient retrouvé un travail. On s’apercevait à ce moment-là qu’il y avait des variations de santé psychique liées au retour à l’emploi.
Ces études sont intéressantes car elles mettent en
évidence que la situation de chômage et le fait d’être sans emploi pèsent
d’un grand poids parce qu’une fois que les gens ont retrouvé un emploi, ils
vont mieux sur le plan de la santé mentale.
Si on prend les usines de la construction automobile
aux USA, on s’aperçoit que les ouvriers qui ont été licenciés suite à cette
fermeture d’usine ont une augmentation des problèmes psychologiques par rapport
à ceux qui sont restés actifs, et même par rapport à ceux qui ont été licenciés
mais qui le savaient ou qui s’y attendaient.
Une autre étude intéressante, parue en 2000 toujours
aux USA, porte sur 220 travailleurs qui avaient perdu leur emploi et qui ont
été comparés à un échantillon 10 fois plus grand qui continuait à travailler.
L’étude a bien montré également que la perte d’emploi avait un effet négatif
sur la santé mentale de ces personnes, ceci étant également présent sur les
facteurs sociodémographiques comme la catégorie socioprofessionnelle, le niveau
d’éducation, le statut marital, etc. Par contre ils n’ont pas retrouvé de
lien avec la durée de chômage. C’est intéressant car dans un certain nombre
d’études, on retrouve un lien entre le fait d’être au chômage et des altérations
de santé mentale mais pas forcément un lien avec la durée du chômage lui-même.
Il y a d’autres facteurs qui vont jouer comme hypothèse pour empêcher de faire
ressortir cela. L’effet ici était plus marqué chez les travailleurs les plus
âgés. Ils ont suivi cette population longitudinalement et ils ont vu que les
gens qui retrouvaient un travail connaissaient une amélioration de leur santé
mentale significative toujours en relation avec un certain nombre de facteurs
socioéconomiques et sociodémographiques.
Une autre étude américaine porte sur le suivi de 5000
personnes qui avaient en 1992 un emploi adéquat, c'est à dire qui correspondait
à leurs souhaits et à leur formation. Ont été pris en compte dans cette étude
tous les facteurs de changement potentiel comme les changements de revenus,
la satisfaction de travail, le statut marital, etc. Donc on a pris méthodologiquement
beaucoup de précautions. On a pu observer que la perte d’emploi ou le passage
à un emploi inadéquat - qui ne correspondait plus aux souhaits des personnes
– étaient clairement associé à une dépression. Quand on modulait cette relation
avec d’autres facteurs, comme par exemple le statut marital et la perte d’emploi,
le fait d’être en couple ou d’être marié permettait d’atténuer les problèmes
de dépression. En ce qui concerne les facteurs qui venaient amplifier la dépression,
on trouve le niveau d’éducation ou l’insatisfaction au travail dans l’emploi
qui était occupé. On a pu également observer chez des personnes qui étaient
déjà en situation de dépression avant la perte d’emploi que cette dépression
antérieure était très active lors du non-emploi notamment chez les sujets
qui avaient un faible niveau d’éducation.
C’est ce qu’on retrouve classiquement dans mon équipe
de travail. Un certain nombre de personnes qui sont fragilisées dans les entreprises
parce qu’elles ont déjà des problèmes d’anxiété ou de dépression liés au travail
et lorsque le niveau d’éducation est assez faible, lorsqu’elles doivent mobiliser
des ressources personnelles et des stratégies d’adaptation correctes vis-à-vis
de ces problèmes, vont se retrouver plus que les autres en licenciement ou
en perte d’emploi.
Une autre étude porte sur les chômeurs de longue durée
en Norvège sur une population qu’on a suivie pendant 5 ans et chez laquelle
on a regardé les effets de la reprise d’emploi chez ces chômeurs de longue
durée. Il y est clairement associé à une amélioration de la santé mentale.
On a regardé pourquoi les gens étaient en situation de non-emploi. Ce chômage
était clairement associé à des perturbations de santé mentale. Des gens qui
avaient une affection mentale diagnostiquée médicalement, à savoir les gens
qui étaient venus consulter un médecin, psychiatre ou autre, étaient en situation
de chômage de longue durée plus fréquemment et avaient du mal à trouver un
emploi.
Sur le plan de la répercussion du chômage sur la santé,
quelles conclusions générales peut-on faire ? En retraçant l’ensemble
des études, on voit qu’il y a un lien significatif entre le non-emploi et
le risque d’altération de santé mentale, et notamment de surmorbidité et de
surmortalité par suicide.
La limite est dans la complexité des mécanismes et
du nombre de facteurs qui peuvent moduler cette relation. Cela veut dire qu’il
y a une dynamique temporelle à prendre en compte. Il s’agit d’essayer de savoir
dans le lien entre la santé mentale et dans les risques, qu’est-ce qui relève
du chômage lui-même, à la précarisation associée c'est à dire aux facteurs
associés socioéconomiques et démographiques - comme un faible niveau de revenus,
un faible niveau d’éducation comme le fait d’avoir des enfants à charge ou
d’avoir un statut marital « péjoratif » - et qu’est-ce qui revient
à la précarisation antérieure du travail ? C'est à dire à des situations
antérieures à la perte d’emploi où il y avait déjà des problèmes pathologiques
chez ces personnes.
Il est important de s’intéresser aux trajectoires professionnelles
et donc au travail en amont, pas seulement à l’emploi et à la perte d’emploi
elle-même.
Je n’ai pas le temps de vous détailler les études que
l’on a fait ces dernières années sur la précarisation du travail et la situation
de ces personnes qui risquent de perdre leur emploi. Mais je peux vous donner
quelques conclusions générales par rapport à ces études. On peut faire un
pont entre acteurs de santé du travail et acteurs de santé publique comme
les sociologues, les travailleurs sociaux ou les médecins en ce qui concerne
une politique de soins par exemple.
Ce que l’on voit en amont c’est la précarisation du
travail et par conséquent on peut mesurer les risques de perte d’emploi.
On sait qu’il y avait un certain nombre de facteurs
d’exclusion de l’entreprise portant sur les conditions d’organisation et de
réalisation du travail. Et on sait qu’il y a un certain nombre d’éléments
de fragilité. C'est à dire que certains salariés seront plus facilement exclus
du milieu du travail du fait d’un certain nombre d’éléments, notamment l’inadéquation
des compétences des salariés - on s’aperçoit qu’il y a des gens dont le travail
ne correspond pas du tout à la formation. Il s’agit d’avoir un état de santé
compatible avec le niveau d’exigence du travail. On voit qu’il y a de plus
en plus de maladies professionnelles qui sont des pathologies d’usure physique
comme des problèmes de lombalgie, des souffrances mentales ou des gens qui
vieillissent prématurément. Tous ces problèmes sont bien entendu incompatibles
avec le niveau d’exigence du travail et sont directement liés aux conditions
de travail en elles-mêmes où les contraintes de rythme ou des contraintes
temporelles sont souvent majeures. Et puis un autre élément de fragilité,
c’est la résistance au changement. Il y a des gens qui ont pu s’adapter continuellement
à une certaine organisation du travail et qui peuvent développer des stratégies
de coopération au sein des entreprises avec les collègues. Et d’autres qui
vont être complètement perdus et vont se retrouver exclus lorsqu’on va changer
brutalement d’organisation.
En aval, ce qui évidemment nous intéresse plus, est
le fait que les gens vont se retrouver au chômage. Il y a surtout un enseignement
des parcours professionnels qui est très clair avec la prise en compte des
situations de travail précaire à différents niveaux que l’on rencontre actuellement.
C’est un élément important pour la santé mentale. Mais il faut savoir qu’il
y a des risques causés par différents facteurs qui sont liés à l’individu
et ses caractéristiques propres, ses ressources personnelles, son niveau d’éducation,
sa personnalité – le fait qu’il va s’adapter plus ou moins – ou liés au contexte
proche c'est à dire à des événements péjoratifs ou le soutien social qu’il
pourrait avoir. Tout ceci a une incidence psychologique mais il y aussi l’importance
de la situation économique et de la catégorie socioprofessionnelle.
Ce sont là des pistes pour agir, à la fois sur le plan
de la santé individuelle de ces personnes mais également dans une démarche
plus globale à la fois de santé publique et de soutien social.
Je vous remercie de votre attention.
Michel
Joubert :
On reprend la discussion sur l’exposé.
Pilar Giraux,
psychiatre, Réseau de recherche en santé publique :
La question que j’aimerais poser concerne un facteur qui a été beaucoup mentionné en tant que protecteur en santé mentale par rapport à la précarité - pas seulement en rapport avec le chômage mais avec la précarité - et qui est la présence des confidents, à savoir une personne, quelqu'un à qui la personne puisse parler. Il ne s’agit pas nécessairement d’un soutien psychologique mais du fait d’avoir quelqu'un en qui la personne puisse avoir confiance. Est-ce que vous avez des informations sur cela ?
Gérard Lafargues :
C’est le soutien social dont je parlais tout à l’heure
et qui peut s’exprimer à différents niveaux. Cela peut être effectivement
la possibilité de parler concrètement de son problème à une ou plusieurs personnes
qui écoutent. Il est clair que c’est un facteur qui est protecteur sans que
ça règle évidemment tous les problèmes. On trouve ça aussi bien en situation
de chômage que chez les gens qui ont des problèmes de santé mentale au travail.
La reconnaissance du travail, la coopération possible, le fait de ne pas être
isolé socialement est aussi fondamental pour avoir une bonne santé mentale
dans le cadre de l’entreprise elle-même.
Pilar Giraux :
J’ai une deuxième question par rapport aux études de
précarité. On dit souvent que les hommes vont avoir tendance à développer
des pathologies que l’on dit « actives » c'est à dire des conduites
addictives, de toxicomanies ou de consommation d’alcool, des activités délictueuses,
etc. et que par contre les femmes
vont avoir tendance à montrer leurs difficultés par des conduites « passives »,
c'est à dire la dépression, l’enfermement, l’isolement…
G. Lafargues :
Alors là, c’est très délicat parce que les faits sont
assez contradictoires sur ce plan. Effectivement, pendant longtemps, si l’on
reprend des études qui ont été faites il y a 15/20 ans par rapport aux études
actuelles, on retrouve chez les hommes des conduites addictives - essentiellement
l’alcoolisme plus que la toxicomanie - et puis plus de suicides. Et puis chez
les femmes on trouve des troubles d’anxiété, d’angoisse, de dépression, et
moins, par rapport à la population masculine, de décompensations, de tentatives
de suicide et de conduites addictives.
Mais si l’on regarde les études qui ont été faites
depuis les 5/10 dernières années, on s’aperçoit que ce n’est pas si net que
ça, qu’on a en fait des conduites addictives chez les femmes et chez les hommes
maintenant et quand on regarde les dernières études sur le suicide, on s’aperçoit
qu’il y a des problèmes aussi très importants parmi la population féminine
et pas seulement masculine.
Florence Duquenne, conseillère en insertion
professionnelle en Mission Locale Intercommunale :
J’ai une question à poser par rapport à la répartition des troubles pathologiques chez les femmes par rapport aux hommes. Est-ce que ce n’est pas lié à une question de représentations qu’ont les professionnels de soin sur ce sujet ?
G. Lafargues :
Si bien-sûr. C’est complémentaire à des questions de représentation. Il était assez frappant de voir l’étude qui avait été faite en France par exemple en 1999 où l’on voyait que les causes de santé mentale et de dépression étaient les mêmes chez des femmes au foyer par rapport à des femmes actives. C'est à dire que la situation de non-emploi ne jouait pas franchement un rôle sur la dépression. On pourrait en tirer cette conclusion-là. En fait ce n’est pas vrai et ça a été remis en cause par une étude plus récente. Il est clair que les femmes actives vont mieux sur le plan de leur santé mentale que les femmes inactives, y compris les femmes au foyer. Mais il est clair que les représentations continuent de faire cette relation et peuvent expliquer un certain nombre de différences chez les femmes dans ces liens entre non-emploi et santé mentale.
Nathalie Burnay :
On a vérifié les conséquences psychologiques du chômage
sur l’individu. Est-ce qu’on a pu mesurer les conséquences psychologiques
sur les enfants des gens au chômage? Est-ce qu’il y a des études qui ont été
faites sur l’accroissement du risque pour ces enfants d’être au chômage lorsqu’on
a connu ses parents avec une longue période de chômage derrière eux ?
G. Lafargues :
A ma connaissance il n’y a quasiment aucune étude sur
cette question. Il est vrai que c’est une question très intéressante que vous
posez. Je pense qu’il y a des sociologues qui ont du aborder ce problème du
risque d’être au chômage notamment dans les populations qui ont un faible
niveau d’éducation ou des catégories socioprofessionnelles défavorisées. Mais
d’un point de vue médical, en abordant les problèmes de santé mentale ou les
problèmes de santé que pourraient avoir ces enfants, à ma connaissance, il
n’y a pas grand chose.
Brigitte Ricci, chargée de mission, Délégation Interministérielle à la Ville:
J’aurais une interrogation qui a un lien avec le monde
de l’entreprise et qui concerne le secteur de l’intérim. Est-ce que l’intérim
peut jouer un rôle de garde-fou, à savoir est-ce que c’est moins précarisant
d’être intérimaire que d’être dans un parcours professionnel où l’on accumule
les Contrats à Durée Déterminée sans aucun garde-fou justement entre deux
périodes. On peut avoir des intérimaires qui sont moins précarisés que des
gens qui ont des contrats précaires dans les entreprises. Qu’est-ce qu’on
peut dire sur ce sujet dans le monde de l’entreprise ?
G. Lafargues :
Globalement sur la population intérimaire, les études
montrent c’est la population qui va la moins bien sur le plan de la santé
mentale. C'est à dire que c’est pire en général que d’être en situation de
CDD répétés. Avec des complications, que vous avez introduites et qui sont
claires, c'est à dire qu’il y a différents niveaux de précarité et que la
précarité contractuelle dans le travail n’est pas le seul élément de précarité.
Un des niveaux de précarité est évidemment d’être en
situation de chômage, de connaître la précarité de l’emploi par rapport aux
actifs.
Mais il y a un deuxième niveau qui est très important
dans les organisations du travail actuelles, c’est le niveau de précarité
statutaire. C'est à dire quand l’entreprise est sous-traitante. Et quand on
regarde par exemple les grandes entreprises publiques qui ont des centaines
d’entreprises sous-traitantes, elles externalisent une grande partie du travail.
Les professionnels de santé mentale constatent des problèmes à ce niveau-là.
Evidemment il manque des statistiques de la Direction du Travail.
Il y a la précarité contractuelle qui concerne les
CDD et puis il y a une précarité liée aux contraintes organisationnelles du
travail. Dans une étude que l’on avait faite sur le thème de « précarité
et santé mentale au travail », on avait mis en évidence chez les femmes
des répercussions sur la santé mentale mais aussi sur la santé globale le
fait d’être en travail à temps partiel imposé. Parce qu’elles n’avaient plus
la possibilité d’organiser leur vie familiale, leur vie domestique à côté
de la vie professionnelle. Et donc leur vie professionnelle empiétait complètement
sur leur vie familiale. Et ces femmes qui travaillent à temps partiel imposé
sont très souvent en CDI. Ce sont des employées de commerce ou des employées
de services.
Pour essayer maintenant de répondre à : « Qu’est-ce
qu’on fait ? », ce qu’on a essayé de faire au niveau des médecins
du travail mais aussi d’un certain nombre d’acteurs sociaux, de syndicalistes,
psychologues, sociologues, etc. c’est déjà de donner une pénibilité sociale
à ce problème. Et ça a été important au niveau de la réglementation sur la
médecine du travail des intérimaires qui a évolué. Il y a en outre certaines
grandes entreprises qui essaient de prendre cet aspect en compte, où les acteurs
syndicaux sont assez puissants, de sorte qu’il peut y avoir un certain nombre
d’interventions des mouvements syndicaux entre autres. Et puis il y a des
entreprises qui continuent sans prendre en compte ce problème. Donc la possibilité
de dialoguer est en fonction des entreprises et du rapport social, de la possibilité
de mettre en état social un certain nombre d’entreprises.
M. Joubert :
Nous allons passer à la deuxième séquence et on donne la parole à Nathalie Burnay.
Intervention Nathalie Burnay, chargée de recherche à l’Unité d’Anthropologie et de Sociologie à l’Université Catholique de Louvain, Belgique
Je vais aujourd'hui vous parler d’un travail que j’ai
conduit il y a déjà 2 ans qui est consacré aux chômeurs en fin de parcours
professionnel. Donc les chômeurs âgés qui, objectivement, ont très peu de
chance de réintégrer le marché du travail un jour.
Pour que vous compreniez le cadre dans lequel se situe
mon enquête, je voudrais poser 2 éléments qui me paraissent importants à priori.
La première chose est que le système social belge ne
prévoit pas de fin de droit à la période de chômage, c'est-à-dire qu’il n’y
a pas à un moment donné de fin d’indemnités ou de fin de période de chômage.
On peut donc retrouver des gens qui ont 10/15 ans, 20 ans de chômage derrière
eux.
La deuxième chose, c’est la présence d’un statut particulier
de chômeur de plus de 50 ans en Belgique, qu’on appelle le chômeur âgé et
qui a la particularité d’être dispensé de toutes les « corvées »
du chômeur qui sont celles de pointage, etc. En plus, les chômeurs de plus
de 50 ans – dans des conditions particulières – bénéficient d’avantages par
rapport aux autres chômeurs. Donc ils ont moins de soucis qu’un chômeur jeune
qui ne bénéficie pas de ce statut de chômeur âgé.
Le dispositif méthodologique de mon étude se décline
en deux phases complémentaires. La première concerne l’aspect quantitatif,
que ce soit en termes de satisfaction de travail, de satisfaction financière,
de satisfaction du niveau de vie, ainsi que les troubles de santé mentale.
La deuxième phase de mon enquête était davantage basée
sur le vécu des gens qui ont traversé cette expérience de chômage. Il me semblait
important d’aller rencontrer ces gens en situation de détresse sociale et
ce, dans leur cadre familial.
Donc j’ai rencontré une trentaine de personnes et conduit
des entretiens approfondis à raison de plusieurs heures avec chacun.
Je n’ai pas voulu donner à priori une limite d’âge à mon enquête mais plutôt demander aux gens à partir de quel âge ils se sentaient exclus du marché de l’emploi. Quand l’individu a l’impression subjective qu’il ne parviendra jamais plus à regagner le marché de l’emploi, il se retrouve autour de 40/42 ans. Donc on a l’impression qu’à 40 ans, ce n’est pas l’incapacité matérielle et physique mais mentale qui joue pour regagner le marché de l’emploi.
Par rapport à ces entretiens, j’ai pu tirer 4 figures,
4 types de vécu, 4 types d’expériences qui sont assez différentes les unes
par rapport aux autres. Alors je voudrais vous les présenter rapidement, je
voudrais brosser un tableau qui sera un petit peu caricatural de manière à
vous rendre compte des 4 figures différentes. Mais il faut que vous compreniez
bien que dans la réalité, ces groupes sont beaucoup moins homogènes que ce
que je vais vous présenter.
La première figure que je voudrais vous présenter,
c’est un peu la figure du chômeur rempli de honte, d’humiliation, qui vit
une très grande détresse sociale, morale, psychologique. Il a honte de ne
pas avoir pu remplir son contrat qui le liait à la société. Ces personnes
ont donc l’impression de ne pas avoir pu remplir leur contrat vis à vis de
la société et d’avoir dû quitter le marché du travail en âge où, culturellement,
il est « normal » (entre guillemets) de continuer d’être impliqué
dans le marché du travail. Ce sont des gens qui vivent dans la solitude et
qui n’ont aucun soutien sur lequel s’appuyer. Des gens qui, financièrement,
ont aussi de grandes difficultés. Ces gens qui ont 45/50 ans tout au plus,
qui sont dans une situation un petit peu pivot
par rapport à leur parcours de vie, c'est-à-dire qu’ils ont toujours des
enfants à charge et déjà peut-être des parents à prendre en charge. Ils sont
donc dans une situation complètement inéluctable d’un point de vue financier
puisqu’ils se retrouvent avec des allocations de chômage dérisoires qui ne
suffisent pas à entretenir leur rôle parental. Ce sont des gens en souffrance,
des gens qui vont dire qu’ils ne peuvent pas donner d’argent de poche à leurs
enfants. C’est quelque chose de très important qui les touche dans leur affirmation
identitaire. Ce sont des gens qui vont « se coincer », se raccrocher
à un passé nostalgique qui prend tout son sens. Ils idéalisent en quelque
sorte leur passé de travail sous la forme positive : « C’était le
bon temps où je travaillais ». Même si les conditions de travail étaient
tout à fait pénibles - ce sont des gens à très faible niveau de qualification
avec des travaux très pénibles, je pense notamment au charbonnage ou à l’industrie
minière. On a donc un regard temporel basé sur le repli, sur le passé nostalgique.
Finalement, comment est-ce que ces gens-là voient arriver leur période de
fin de chômage ? Je dirais qu’il paraît difficile de pouvoir répondre.
Je leur ai posé la question sous la forme simple de : « Comment
est-ce que vous voyez l’avenir ? ». Au bout de quelques secondes
de réflexion, ils me disaient : « Je n’y ai jamais pensé ou très
peu ». Alors je ne sais pas si vous vous rendez compte à 42 ans, la seule
perspective de vie qui reste, c’est une perspective de désœuvrement, de laisser
passer les années. Une identité complètement déchirée par la période de chômage
et qui reste déchirée, qui reste en souffrance, qui reste avec des problèmes
de santé mentale très graves.
La deuxième figure dont je voudrais vous parler, c’est
un peu la figure du « chercheur d’emploi », la figure du chômeur
qui, lui, va tout mettre en œuvre pour essayer de réintégrer le marché du
travail. Pour essayer de se réinsérer professionnellement. Il va tout mettre
en œuvre au niveau des stratégies pour rechercher du travail afin de regagner
– dans une quête effrénée – le marché du travail. Il se trouve dans une course
vraiment impitoyable de manière à se donner toutes les chances de regagner
le marché du travail. Il va faire des formations en langues, en informatique,
en culture, en comptabilité, enfin tout ce qui peut lui servir de corde supplémentaire
à son arc pour pourvoir continuer à travailler. Ce qui soutient ce type d’individus,
c’est une perspective d’un avenir meilleur. Autant le premier groupe était
coincé dans une perspective de passé nostalgique, autant ce groupe se projette
dans le futur. Dans un futur qui ne peut qu’être prometteur puisqu’il ne peut
qu’être professionnel. Dans ce cas là, on a un équilibre qui peut aussi être
analysé sous l’angle familial. C'est à dire - autant le premier groupe vivait
dans l’attitude de repli sur soi - autant on est ici dans une situation où
la famille constitue un soutien de la personne par rapport à son chômage.
Donc une identité développée qui fonctionne finalement sur le thème de la
confiance en soi et qui va mettre en œuvre toute une stratégie.
Les deux dernières figures ont tourné la page de l’emploi,
ont l’impression d’avoir rempli leur contrat par rapport à la société et ne
vivent pas du tout leur chômage sous l’angle de la culpabilité, de la honte
ou de l’humiliation mais plutôt sous l’angle de l’opportunité.
C'est à dire que ce sont des gens beaucoup plus âgés
que les premiers, autour de 55/60 ans, et pour qui l’expérience professionnelle
a eu son temps. Ils vont finalement saisir l’opportunité de leur période de
chômage pour faire quelque chose d’autre.
Une première figure va consacrer un investissement
dans un hobby, c'est-à-dire que ces gens vont prendre le laps de temps disponible
pour essayer de faire quelque chose qu’ils n’avaient jamais eu le temps de
faire parce que l’activité professionnelle était trop stressante, trop remplie.
Et ils vont prendre cette expérience de chômage comme une opportunité pour
enfin faire ce qui leur plaisait de faire. Ce sont des gens qui ont une longue
carrière professionnelle derrière eux et qui vont finalement assez bien s’adapter
ou prendre un statut de substitution. Ils sont plus proches de la pré-retraite
par exemple et pour eux, la période de chômage finalement n’est pas trop mal
vécue. Mais il faudra nuancer tout à l’heure.
Le dernier groupe, lui, a plutôt une image de l’investissement,
de l’engagement social. Ce sont des gens qui vont mettre à profit leur expérience
de chômage pour s’occuper des autres. Ils s’investissent alors dans ce qu’on
appelle en Belgique les associations à but non lucratif de n’importe quel
type- je pense aux associations culturelles, éducatives - et ils ont l’impression
que leur inactivité professionnelle doit être mise à contribution pour les
autres. En fait, ils remplissent leur contrat moral par rapport à la société
en se disant : « OK, l’activité professionnelle en tant que
telle, c’est fini, c'est à dire que l’emploi en tant que tel est révolu. Je
n’ai plus d’emploi. J’ai une activité professionnelle qui ne participe plus
dans le cadre de l’emploi mais dans d’autres formes d’activités, dans d’autres
expériences légitimes de travail ». On a là une perspective qui est très
tournée vers l’extérieur. La famille est en soutien très important et elle
remplit tellement bien son rôle que l’individu peut faire un pas de plus et
se retrouver à l’extérieur. Il est en permanence avec les autres finalement.
Qu’est-ce que nous apprennent ces 4 figures ? Que de
toute façon, l’expérience du chômage est une rupture, une cassure dans le
parcours professionnel, une rupture identitaire forte. Il y a des individus
qui sont davantage capables de surmonter cette épreuve. De surmonter l’expérience
douloureuse du chômage mais elle restera toujours présente comme une cassure,
comme une brisure qui ne pourra finalement jamais totalement se refermer.
Qu’est-ce qui permet à l’individu de pouvoir dépasser
cette situation de cassure? Qu’est-ce qui permet à l’individu de se restructurer ?
On peut dégager plusieurs niveaux d’analyse différents.
Le premier niveau se situe évidemment à un point de vue socio-démographique, classique.
Plus la durée du chômage s’installe et plus il est difficile de surmonter
l’épreuve. Plus l’individu se trouve à la charnière de 40/50 ans et plus c’est
difficile pour lui. Au niveau socioprofessionnel, plus l’individu a un capital
scolaire bas, au plus c’est difficile pour lui. Donc on retrouve toute une
série de caractéristiques socio-démographiques classiques.
Mais on trouve un deuxième niveau que l’on pourrait
qualifier de capitaux disponibles ou mobilisables. Un capital économique bien-sûr,
puisque au plus l’individu a des revenus importants, au plus l’individu peut
bien vivre. Il y a aussi un capital culturel et un capital social.
Mais par rapport à ces deux niveaux plus ou moins habituels,
je pense qu’il faut mentionner d’autres choses qui paraissent très importantes.
La première chose c’est au niveau des ressources de
l’action. C'est à dire que l’expérience du chômage a comme caractéristique
de provoquer une rupture du rapport de confiance. Une rupture du rapport de
confiance en soi puisque l’individu se trouve en marge d’une société qui favorise
l’expérience professionnelle. Donc rupture du rapport de confiance en soi
qui est quelque chose de dramatique mais rupture aussi du rapport de confiance
dans les institutions. Et ça, en Belgique en tout cas, c’est la difficulté
à pouvoir refaire confiance à un moment donné à des institutions. Que ce soit
l’office national de l’emploi, que ce soient des dispositifs d’insertion socioprofessionnelle,
il y a une crainte, une méfiance par rapport à tout ce qui représente l’institution,
tout ce qui représente le public, tout ce qui représente l’Etat.
Et face à cette double crise du rapport de confiance
- que ce soit la confiance en soi que dans le rapport de confiance dans les
institutions - je pense que ce qui est important de souligner, c’est la capacité
ou la non-capacité de se reconstituer une identité. C’est simplement une capacité
à pouvoir dire la souffrance, à pouvoir exprimer à un moment donné dans un
lieu tout le poids de la souffrance, de son insatisfaction, de la honte de
sa situation. C’est la capacité à faire confiance dans un rapport intersubjectif,
interpersonnel - ça peut être la famille, ça peut être le conjoint, ça peut
être quelqu’un d’autre, un service social par exemple.
C’est donc, quelque part, un partage des doutes, une
possibilité de mettre à plat les difficultés, et c’est à partir du moment
où il y aura ce rapport intersubjectif que l’identité pourra se reconstituer
et pourra être non seulement restituer le niveau de la confiance en soi mais
aussi le rapport de confiance dans les institutions. Puisque finalement le
dernier groupe que j’ai présenté, agit comme une figure qui témoigne une réconciliation
forte avec le milieu institutionnel. Réconciliation qui va jusqu’avec les
autres dans son propre parcours, dans sa propre trajectoire, dans sa propre
expérience.
La dernière chose, c’est de voir combien l’individu
parvient à surmonter ses difficultés à partir du moment où l’on n’est pas
dans un rapport d’auto-centration par rapport à l’activité professionnelle.
D’auto-centration, cela veut dire quoi ? Ca veut dire qu’il y a certains
individus qui ne trouvent leur identité que dans l’activité professionnelle.
Evidemment on se rend bien compte que lorsque cette vie professionnelle s’écroule,
il ne reste rien. Il ne reste rien du tout. Et donc à partir du moment où
il y a des gens qui ne fonctionnent que et par leur activité professionnelle,
dès que celle-ci disparaît, on a un effondrement qui est beaucoup plus grand
que lorsque l’individu a une vision beaucoup plus polycentrée. Parce qu’évidemment
l’activité principale, elle n’est plus là, mais il y en a d’autres types d’investissements,
d’autres types de soutien, d’autres types d’affirmation identitaire, d’autres
buts qui peuvent être recherchés par ailleurs.
Enfin je voudrais montrer l’importance de ce dispositif
en Belgique. Les analyses qualitatives et quantitatives ont montré que le
dispositif lié au statut du chômeur âgé a une importance considérable. C'est
à dire que le fait d’avoir un statut particulier, une condition particulière
de chômeur, c’est un peu comme si les instances publiques - et donc la société
- avaient reconnu implicitement et explicitement qu’il était impossible ou
pratiquement impossible pour cette catégorie de regagner le marché du travail.
C'est à dire qu’on n’est plus dans ce cas là dans une expérience personnelle
mais on a une reconnaissance sociale beaucoup plus importante. Et donc il
est beaucoup plus facile de surmonter une étape de culpabilité, de honte et
d’humiliation, en relativisant, en disant finalement : « Ce problème
social ne touche pas que moi mais toute une série d’autres individus ».
Et je pense que c’est une manière de déculpabiliser cette catégorie de chômeurs.
C'est à dire de faire sortir une personne d’une logique individuelle vers
une logique sociale.
Et je pense qu’il y a là un très grand danger en Belgique
puisqu’on parle de supprimer, ou en tout cas de régulariser ce statut de chômeur
âgé pour répondre aux critères des 70% de retour à l’emploi voulu par l’Union
Européenne qui touche aussi d’autre pays. Et qui se pose avec d’autant plus
d’acuité en Belgique qu’on a une forte population des 50 ans et plus. Et donc
évidemment à partir du moment où l’on veut augmenter une activité dans l’ensemble
de la population, il faut passer par une augmentation du taux de l’emploi
des plus de 50 ans. Et donc à la fois inciter les gens à continuer leur activité
professionnelle mais aussi à diminuer les indemnités et les droits en rapport
à cette obligation précise. Et donc là je trouve qu’il y a un risque des pouvoirs
politiques de rompre un climat de confiance qui s’était instauré pour cette
catégorie particulière de chômeurs. Je vous remercie.
M. Joubert :
Je donne la parole à Nathalie Frigul
Intervention
de Nathalie Frigul, sociologue, chercheur au CRESP, Université de Paris
13 et chargée de cours à l’Université Picardie Jules Verne
[3]
Les travaux de recherche que je vais vous présenter
s’inscrivent dans les axes de recherche que nous développons dans notre laboratoire
de recherche. Nous travaillons sur la relation « travail – santé - précarisation ».
Nous avons mené une recherche (1994-1997) sur le chômage de longue durée qui
consistait à s’interroger sur la période de chômage à partir des biographies
professionnelles, de l’analyse des vécus de travail et des atteintes à la
santé liées au travail et de la perte d’emploi. Par exemple, en rapport à l’objet du
présent séminaire, il s’agissait de considérer l’impact de la perte du travail
sur la construction des processus psychologiques, tels la perte de l’estime
de soi ou la dévalorisation de soi. Plus récemment une recherche que nous
avons menée au CRESP portait sur les conditions d’entrée sur le marché du
travail. Nous avons interrogé, entre autre, le sens que pouvait prendre l’insertion
professionnelle dans la construction identitaire du sujet : identité
sociale, identité professionnelle mais aussi identité psychique. Les analyses
que nous avons menées ont révélé une relation étroite entre la précarisation
du travail, les conditions de vie et de travail, l’altération de l’identité
psychique sous des formes diverses : troubles dépressifs, anxiété, angoisse,
culpabilité.
En ce qui concerne le sujet de mon intervention je
vais brièvement livrer quelques éléments tirés d’une étude récente qui s’effectue
auprès d’allocataires du RMI dans le département de la Somme, en Picardie.
C’est une étude sociologique, de type qualitatif, menée par entretiens, qui
a été commandée par la Mission RMI du Conseil Général de la Somme. Il s’agit
d’une recherche-action dans la mesure où les résultats de l’analyse doivent
s’accompagner de préconisations et permettre le développement d’actions.
L’étude portait sur un public très éloigné de l’emploi,
que les travailleurs sociaux enquêtés déclaraient en mauvaise santé à ce point
que cela constituait pour eux un frein à l’insertion.
La commande tentait de répondre à des questions et
des sollicitations qui ont émané du terrain, et notamment des professionnels
de l’insertion sur la CLI d’Amiens (Commission Locale d’Insertion). Il s’agissait
de faire remonter les besoins des professionnels de l’insertion qui avaient
le sentiment d’être démunis et peu préparés à aborder les problématiques de
santé concernant les allocataires du RMI, notamment les conduites addictives
et les états dépressifs.
Les effets attendus de cette étude - qui sont toujours attendus - visent à amener les allocataires à exprimer une demande de soins et à accepter le soin, parallèlement à aider les professionnels de l’insertion à aborder ces questions de santé qui leur paraissent difficiles à aborder en tant que telles, surtout les conduites addictives et les états dépressifs. Au niveau de notre étude nous ne nous sommes pas focalisés sur ces pathologies qui sont certes importantes et fréquentes parmi le public que touche les travailleurs sociaux. Nous avons ainsi considéré d’autres éléments de santé identifiés, nommés ou non par les professionnels de l’insertion. Nous nous sommes ainsi plus généralement intéressés aux multiples situations de santé vécues par les allocataires du RMI, en englobant la santé mentale, psychique et physique. Nous avons replacé la santé dans une perspective dynamique, non comme un état mais comme quelque chose qui se construit, lié à un contexte socio-économique. Ont pu être abordés les problèmes de santé existant dans une situation de pauvreté mais aussi des problèmes de santé anciens, récurrents ou antérieurs à une situation de chômage par exemple.
La recherche s’est déroulée en deux temps.
Une étude réalisée au printemps 2001 a porté sur les besoins et attentes
des professionnels de l’insertion sociale confrontés aux problématiques de
santé des allocataires du RMI. Une seconde étude qui s’est terminée au mois
de juillet 2002 a porté sur la présentation des pratiques et des stratégies
des allocataires du RMI dans la santé et l’accès aux soins.
Concernant quelques résultats de l’étude, j’ai pris le parti de vous présenter simplement quelques réflexions émises par les professionnels de l’insertion. Je vous livre les représentations qu’ils donnent de la santé des allocataires du RMI, notamment la santé mentale. Je voudrais insister sur l’importance des problèmes d’hygiène dentaire, corporelle et alimentaire qui ont été très souvent citées par les professionnels de l’insertion relevant de la mauvaise santé mentale des allocataires du RMI.
Il y a un deuxième groupe de pathologies très souvent
cité par les professionnels de l’insertion. Ce sont les troubles psychologiques
et les états dépressifs. Même si les professionnels de l’insertion ne sont
pas spécialisés dans la détection des troubles psychiques, ils décrivent et
évoquent un certain nombre de troubles qui peuvent être cliniquement identifiés
comme : la déficience intellectuelle, les troubles alimentaires se traduisant
par des conduites anorexiques ou boulimiques, des troubles d’ordre psychotique,
quelques cas de troubles du comportement et surtout, fréquemment, des troubles
spatio-temporels et des troubles du rythme biologique comme le sommeil, l’alimentation
causés par le « remaniement existentiel » (K. Roynel, cf. premier
rapport d’étude) des personnes allocataires du RMI. Ce « remaniement
existentiel » suggère que les histoires de vie sont marquées par la perte
d’un travail permanent, par la perte de repères sociaux, par des ruptures
conjugales, par la perte de logement, etc. Ce qui est très ressorti de l’étude,
c’est que certaines personnes avaient un fonctionnement cyclique avec des
moments de crise ou des états dépressifs qui s’intensifient lors des périodes
de Noël ou à l’approche des grandes vacances. Ce sont des moments critiques
qui rappellent souvent une enfance frustrée ou une vie sociale partagée avec
les siens. Cela est également renforcé par l’incapacité économique dans laquelle
se trouvent les personnes allocataires de minima sociaux de pouvoir, eux-aussi
organiser un repas de Noël ou bien partir en vacances ou faire partir leurs
enfants en vacances.
Les états dépressifs représentent la majorité des troubles
psychiques relevés chez les usagers par les travailleurs sociaux enquêtés.
Ils représentent même 100% de la population accueillie par les professionnels
de l’insertion. Directement liés à leur histoire de vie, tous ces facteurs
de dépression se retrouvent à des degrés divers : fragilité psychologique,
détérioration de l’estime de soi, souffrance morale et physique, manque de
motivation , etc.
Un autre élément de la santé mentale qui intervient
et qui est fortement cité par les professionnels de l’insertion, ce sont les
pathologies addictives comme l’alcoolisme, la toxicomanie, l’automédication
et le tabagisme qui dans certains cas constituent plus de 50% du tableau sanitaire.
Ce qui accentue les problématiques de santé mentale pour les professionnels
de l’insertion, ce sont les pathologies addictives dites polytoxicomanes,
où les personnes additionnent alcool, drogues avec des médicaments par exemple.
Ce qui ressort des entretiens menés avec les professionnels
de l’insertion, c’est que pour eux les questions de santé et en particulier
de santé mentale sont des questions structurellement liées aux conditions
d’existence. Elles s’analysent au regard des histoires de vie des usagers
qui fréquentent ces structures et qui font l’expérience de la pauvreté. La
carence de soins par exemple, surtout lorsqu’elle se détecte, n’est pas seulement
attribuée aux réticences de la personne à se soigner, elle s’articule entre
autres à des expériences passées conflictuelles avec des administrations sociales
ou des structures de soins, hospitalières ou privées, ou encore à une priorisation
des besoins : la santé va passer après la recherche d’un logement, après
la santé de ses enfants ou de son conjoint.
En rapport aux problèmes de santé et maladies décrites
par les professionnels de la santé, nous avons enquêté auprès d’allocataires
du RMI, afin de saisir, dans un cadre exploratoire, quelques-unes unes des
représentations et pratiques qui étaient associées à la santé, aux soins et
au corps médical. Au cours des entretiens menés avec les allocataires, en
collectif ou en individuel, plusieurs maladies ou affections ont pu être énoncées
comme les problèmes dentaires, les pathologies musculaires, les infections
dermatologiques et respiratoires, les troubles cardio-vasculaires, les perturbations
du système digestif et du système nerveux, les problèmes de santé mentale
qui sont repérés chez les femmes en particulier dans un premier temps.
Les entretiens individuels effectués auprès des personnes
enquêtées donnent des informations plus précises sur la complexité et le cumul
des pathologies déclarées et plus généralement du tableau clinique. Il faut
insister sur le fait que les professionnels de l’insertion ont mis l’accent
sur les troubles psychiques et les conduites addictives, en fait sur ce qui
leur paraissait être des signes visibles de maladie. Par contre, ils ont peu
d’information et de connaissance sur l’apparition des pathologies organiques.
L’enquête menée auprès des allocataires permet en revanche de décrypter des
pathologies multiples, anciennes, quelques fois des maladies graves (cancer,
cardiopathies …) ayant porté atteinte à la santé physique et psychique.
Elle montre par ailleurs que la maladie – autant physique
que psychique - pèse sur la construction identitaire du sujet autant dans
ses stratégies, dans son projet professionnel que dans les relations qu’il
entretient avec les autres ou que dans la perception qu’il a de lui-même et
de ses capacités. Nous avons relevé que les conditions de vécu de la maladie
génèrent une souffrance psychique. Cela est vrai dans le cas des ruptures
d’emploi liées à un problème de santé ou dans les situations de pauvreté qui
précarisent l’accès aux soins.
Nous avons enquêté sur des femmes et des hommes qui
sont marqués par une longue histoire d’arrêts de travail. Pour certains l’expérience
de la maladie précède une rupture d’emploi. Certaines atteintes à la santé
sont liées au travail ou amènent des altérations de santé liées au travail.
Dans une situation de chômage de longue durée, il est difficile de rendre
visible la causalité professionnelle. Brutalement ce qui reste de cette période
ancienne est désigné sous le terme de handicap qui souvent évacue la sens
causal de la relation santé/travail et masque les effets délétères du travail
sur la santé (accidents du travail, maladie professionnelle, usure prématurée…).
La formation et la
désignation d’un handicap physique constituent un premier élément qui renseigne
sur la relation qu’entretient l’enquêté à son corps et au travail en rapport
avec les normes et contraintes sociales et économiques. La reconnaissance
par la COTOREP et l’attribution de l’A.A.H fréquemment recherchées par les
allocataires ou proposées par les institutions tendent à légitimer ce retrait
de l’emploi.
Les troubles psychiques sont un premier indice qui
informe sur les formes d’usure mentale qui se développent dans les situations
de pauvreté. Nous avons tenté de mettre en évidence la construction sociale
de l’incapacité physique ou psychique qui est intériorisée par les personnes
enquêtées et sur laquelle s’appuient les institutions pour légitimer les classements
d’employabilité ou d’inemployabilité, les critères d’attribution de ressources
ou les modes de gestion des personnes vivant dans la précarité.
Concernant les troubles psychiques, les récits de vie
menés auprès d’allocataires apportent témoignage de leur enracinement social.
Leurs conditions d’apparition sont liées à la fois à un contexte biographique
et à des processus de précarisation du travail et des ressources.
Les troubles de la santé mentale particulièrement sont
marqués du double sceau. D’une part un événement traumatique familial, professionnel
et d’autre part un enfermement dans une logique dépressive ou un état dépressif
lié à la solitude de l’existence, à la difficulté des conditions de vie, à
la dépréciation de ses capacités, à la perte de l’estime de soi.
Les troubles mentaux sont compris dans leur dimension
collective montrant le rôle que joue dans leur développement des conditions
sociales et économiques désavantageuses.
A l’inverse de ce qui se pratique et de ce qui est vécu dans les structures d’insertion et des pratiques professionnelles dans le champ de l’insertion et du travail social, il est généralement peu fait état de l’enracinement social des troubles du comportement des personnes en situation de précarité. L’état dépressif dans une situation de chômage est devenu par exemple un vocable appartenant au sens commun que chacun utilise à sa convenance pour désigner des états ou des attitudes qui sont en fait plus ou moins en rapport avec la réalité psychique et sociale de la personne. La recherche d’une définition des critères de la vulnérabilité et de la fragilité de l’individu au chômage ou dans une situati