Dans le domaine de la recherche, on a assisté, depuis les années 1980, à une redéfinition générale des pathologies. Cette redéfinition s’est opérée à deux niveaux : amélioration des connaissances biologiques et épidémiologiques ; transformations des références employées par les professionnels et les chercheurs (approche syndromique, approche dimensionnelle transnosographique), références qui ont démembré les catégories classiques des névroses et des psychoses au profit de nouveaux syndromes dans la classification psychiatrique américaine et dans celle de l’OMS qui servent de référence internationale. Cette redéfinition s’est faite dans un contexte où les dimensions mentales ou comportementales des problèmes de la famille, de l’éducation, du travail, de la justice et, plus généralement, de la socialisation sont partout mises en exergue, autrement dit, en même temps que l’essor du paradigme de la santé mentale. Il existe aujourd’hui des liens étroits entre nombre de troubles mentaux et les transformations des normes sociales, des institutions et des représentations du sujet humain. En conséquence, se posent à la fois des problèmes épistémologiques concernant le statut de la connaissance objective en psychiatrie et en psychologie (aucun mécanisme physiopathologique n’a été identifié dans aucune pathologie mentale), et des problèmes de liaison particulière entre la pathologie et le social.
La psychiatrie, les sciences cognitives, qui regroupent différentes disciplines, dont la psychologie cognitive, et les neurosciences, elles-mêmes faisant appel à différentes approches (imagerie cérébrale, neuropharmacologie, biologie moléculaire, génétique moléculaire et quantitative, etc.), l’épidémiologie, la psychologie clinique et la psychanalyse soulèvent des enjeux philosophiques, selon les acteurs eux-mêmes, et des enjeux pratiques (sur les modes de prise en charge, par exemple). Ces derniers ont été jusqu’à présent peu étudiés par les sciences sociales. Or les acteurs associatifs ou privés (entreprises pharmaceutiques, de biotechnologies, etc.), les professionnels (psychiatres et cliniciens d’orientations diverses) se réfèrent à des modèles normatifs souvent conflictuels (par exemple, sur les « bonnes pratiques »), le conflit ne faisant que se radicaliser quand il porte sur les façons de penser présumées normales et les moyens corrects d’intervenir sur le patient. Le paradigme de la santé mentale en effet, exige qu’on sache ce qu’on vise quand on parle de santé mentale « positive » (aller mieux que bien). Il s’ouvre là un tout autre espace normatif que la simple caractérisation de l’anormalité psychique ou de la déviance comportementale, objets traditionnels de la psychiatrie.
De là nos questions : comment les sciences psychiatriques se font-elles désormais ? Quels arguments avancent-elles pour caractériser leur progrès, dans le cadre du paradigme de la santé mentale ? Comment redéfinissent-elles alors leurs critères de validité externe (à l’égard des attentes sociales), mais aussi interne (du point de vue épistémologique) ? Comment penser la part sociale de toute pathologie mentale, si on tient compte des métamorphoses de l’individualisme ? Quelle est aujourd’hui la teneur du « subjectif » ? En quoi consistent désormais les problèmes de son objectivation ? Que signifie, dans cette perspective, pour la médecine mentale au sens large, l’espoir de « naturaliser le mental » ? Comment s’entrelacent, en somme, les avancées neuroscientifiques et les imaginaires sociaux ?
Membres de l’équipe 3 :
P.-H. Castel, A. Ehrenberg, P. Le Moigne, A.M. Lovell, R. Plas,
Doctorants :
B. Moutaud, C. Venturi, J. Chalier.


