Pour une sociologie des troubles du comportement chez l’enfant et l’adolescent
Philippe Le Moigne, Michel Kokoreff
Maison des Sciences de l’Homme
54, Bd Raspail, 75006 Paris
Contact : Anne Toppani (anne.toppani@paris5.sorbonne.fr)
Depuis quelques années, les conduites de déviance tendent à être rapportées à une pathologie du comportement. Á ce titre, les psychopathies (personnalités antisociales, borderlines, impulsives), déclarées à l’âge adulte, devraient leur origine à des troubles du comportement initiés dès l’adolescence, voire l’enfance. Eclairer cette caractérisation à partir d’un regard sociologique revient à aborder une série de questions qu’on réduira à trois thèmes :
1.- La première interrogation a trait à l’homogénéité et à la qualité des manifestations réunies sous le terme de « troubles du comportement » ou de « conduites antisociales ». Y a-t-il là un phénomène dont le dépistage précoce suffirait à infléchir la diffusion de la déviance dans la population ? L’argument peut prêter à une lecture héréditariste, génétique, comme à une psychologie de la personnalité misant sur la projection du comportement à partir de traits individuels. Toutefois, cette biologie comme cette personnologie n’ont jamais offert, au-delà de la critique qu’on peut leur adresser sur le fond, le moyen de prédire les conduites.
2.- La seconde question a trait à « l’exemplarité » prêtée aux troubles du comportement, en dépit de la faiblesse de leur prévalence. Leur dimension « d’impulsivité », la singularité qu’y revêt « l’opposition à l’autre », la part de « souffrance » qui les accompagne, donnent-elles à voir, sous une forme exacerbée, le nouveau visage de la déviance et du cadre moral qui l’inspire ? Ou bien, l’adhésion au discours psychiatrique marque-t-elle plutôt une recomposition du paradigme judiciaire et éducatif, acquise à l’exigence de responsabilité des jeunes ? Dans ce cadre, comme en Angleterre, l’association du « comportement antisocial » à un défaut naturel de moralité, préjudiciable à la société, laisse-t-elle présager de nouvelles formes de régulation locale gouvernées par la dénonciation et la stigmatisation actives des contrevenants ?
3.- Enfin, la teneur actuelle du débat, oscillant entre une caractérisation naturaliste des conduites et la dénonciation tout aussi doctrinaire de cette entreprise, ne permet pas d’aborder les dynamiques collectives qui structurent dans les faits la prise en charge des jeunes. Dans quelle mesure le traitement institutionnel, éducatif, pénal, local, etc., de la délinquance fait-il écho à cette nouvelle caractérisation de la déviance ? Quelle influence la politique du placement et la sanction pénale exercent-elles sur la trajectoire des jeunes qu’on dit aujourd’hui « antisociaux » ?
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